L'infini, je sais
C'est presque rien
Et ça se finit
Au p'tit matin
Parle-lui de moi, Florian Zeller/Christophe
L’éclairage blanc lui fait mal aux yeux. L’odeur caractéristique du café chimique et des donuts gras lui tourne le cœur. Elle observe la fille qui œuvre au comptoir, coincée entre la caisse enregistreuse et les vitrines remplies de beignets
multicolores. Les gens aiment ça : cette fast nourriture. Elle ne s’y fera jamais. Elle tourne la tête vers l’une des portes d’entrée, se
reprend à contempler la petite table ronde où ils ont posé leur plateau.
Tremblements dans les mains, dans la voix. Elle ne sait plus. Ce qu’elle doit dire. Ce qu’elle doit faire.
Alors, elle boit le café sucré. Inconsciemment, elle frotte sa peau, là, sous le col de son pull. Une démangeaison passagère, persistante. Elle pique du nez. Il est tard. Elle est fatiguée. Elle
considère la tasse emplie d’un liquide couleur crème, tente de faire disparaître l’irritation qui mord sa chair juste sous son cou.
–
Ce doit être la laine.
Elle sort de sa léthargie, le regarde. Il a parlé. Puis, elle se détourne pour répondre. Elle dit qu’il a
probablement raison.
–
On est fatigué, tous les deux. Peut-être qu’on devrait…
Elle se lève sans un mot, disparaît. Les toilettes. Elle inventera une envie pressante en revenant s’asseoir
face à lui. Si elle peut reprendre sa place à la petite table.
Elle avise son reflet. Épouvantable, décrète-t-elle. Tant mieux. Pourtant, elle se recoiffe, passe un peu d’eau
sur son visage, se farde légèrement. Elle se trouve, décidément, bien ridicule, retourne dans la salle du « Tim Horton », tire à elle la lourde chaise, sirote le café french
vanilla trop sucré.
Un accident. Banal. Elle n’a pas pu éviter un chevreuil. Cet homme passait par là.
–
Il faut aller dormir, maintenant.
–
Je n’aurai pas dû prendre ce café.
Elle rit, gênée. Il se lève. Il est temps de partir.
La porte se referme sur eux.
Mais l'infini, tu sais
C'est déjà bien
C'est toute la nuit
Et puis plus rien
Parle-lui de moi, Florian Zeller/Christophe
Brève rencontre. Il aurait pu l’emmener dans ce garage et la laisser se débrouiller. Il aurait pu faire ça.
Mais son anglais faisait défaut alors, il l’avait aidée.
–
Are you from Quebec? From France?
–
France, she said.
She is from France.
Il avait continué dans sa langue maternelle. Avait sourit quand elle répondait, maladroitement.
Plus qu’une chambre, à l’hôtel. À cause du Congrès.
–
Quel Congrès ? avait-elle demandé.
–
Ce gars en sait pas beaucoup plus. C’est une petite ville, ici. Y a pas beaucoup d’hôtels.
Ils n’avaient plus parlé qu’en français, après ça. Plus facile, pour elle. Plutôt agréable, pour lui. Il
n’était pas si rouillé, après tout. Il avait dit : Bye! Bye! Avant de revenir sur ses pas. Plus de jus. Moteur noyé. Plus de chambre, non
plus.
–
On peut partager.
Elle avait dit ça, avait regretté. Presque aussitôt. Il l’avait lu sur son visage. Il avait dit d’accord.
Fallait pas qu’elle change d’avis. Lui avait payé un café avant de la ramener dans la chambre au lit Queen.
Il est pas très observateur. Ça ne l’a pas empêché de remarquer pour le maquillage et les tremblements dans la
voix. Lui, il a les mains moites mais ça ne se voit pas. Arrivés dans l’hôtel, elle ne dit plus rien. Ils sont au deuxième, dans une chambre fumeur. C’est tout ce qui restait. Elle lui tend la
petite carte magnétique sans un mot. Alors, il ouvre, la laisse entrer la première, puis referme la porte sur eux.
*
* *
–
Je te remercie, dit-elle. Pour la voiture, ajoute-t-elle.
Il ne répond pas. Se contente d’un sourire. Qu’est-ce qu’il pourrait dire ? Il la regarde disparaître au
volant de sa voiture de location en sirotant son french vanilla. : exactement comme il l’aime. C’est la première fois qu’il en boit de si bon
matin. Il jette un dernier coup d’œil à la petite Pontiac qui disparaît vers Belle-Plaine avant de partir dans la direction opposée.